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Biais d'ancrage

Le biais d'ancrage (anchoring bias) désigne la tendance à s'appuyer excessivement sur la première information reçue (l'"ancre") lors d'une estimation ou d'une décision, même quand cette information est arbitraire ou sans rapport logique avec la question posée. Étudié en détail par Amos Tversky et Daniel Kahneman dans leurs travaux fondateurs sur les heuristiques de jugement (1974), qui vaudront plus tard à Kahneman le prix "Nobel" d'économie (2002).

L'expérience de la roue truquée

Tversky et Kahneman font tourner devant des participants une roue truquée, censée donner un nombre aléatoire entre 0 et 100 mais programmée pour ne s'arrêter que sur 10 ou 65. On demande ensuite aux participants d'estimer le pourcentage de pays africains membres de l'ONU — une question sans aucun rapport logique avec le nombre tiré. Résultat : les participants ayant vu "10" donnaient des estimations médianes bien plus basses que ceux ayant vu "65" — un nombre totalement arbitraire et non pertinent influençait significativement un jugement sur un sujet complètement différent.

Ancre reçue (même arbitraire/non pertinente)


Le jugement final se forme par AJUSTEMENT depuis cette ancre,
plutôt que par une estimation indépendante


L'ajustement est généralement INSUFFISANT
→ le résultat final reste anormalement proche de l'ancre de départ

Pourquoi ça marche même quand on sait que l'ancre est arbitraire

Le mécanisme proposé (heuristique d'ajustement insuffisant) suggère qu'une fois une ancre en tête, l'esprit ajuste son estimation à partir de ce point de départ plutôt que de repartir de zéro — et cet ajustement s'arrête généralement trop tôt, dès qu'une valeur "plausible" est atteinte, sans nécessairement atteindre la valeur réellement correcte. Fait notable : l'effet persiste même quand les participants sont explicitement informés que l'ancre est aléatoire et n'a aucune valeur informative — ce qui distingue l'ancrage d'un simple biais de crédulité.

Où l'ancrage est exploité au quotidien

  • Négociation commerciale et salariale : la première offre formulée dans une négociation tend à influencer fortement le résultat final, même si elle est délibérément excessive — un vieux principe de négociation ("celui qui parle en premier perd", ou à l'inverse "toujours faire la première offre pour ancrer haut", selon les écoles) directement expliqué par ce biais.
  • Prix "barrés" : afficher un prix d'origine barré à côté d'un prix promotionnel ancre la perception de valeur sur le prix le plus élevé, rendant le prix réduit plus attractif par comparaison — même si le prix d'origine n'a jamais réellement été pratiqué à grande échelle.
  • Estimations de dommages/indemnités : le montant initialement réclamé dans une procédure judiciaire influence statistiquement le montant final accordé, même après ajustement par les parties.
  • Menus de restaurant : un plat très cher en tête de menu peut ancrer la perception des prix "raisonnables" des autres plats, augmentant les commandes de plats de milieu de gamme.

Ancrage et biais de confirmation : un effet cumulatif

L'ancrage initial peut ensuite être renforcé par le biais de confirmation : une fois une estimation approximative formée près de l'ancre, on a tendance à interpréter les informations suivantes de façon à la confirmer plutôt qu'à la remettre en question — les deux biais s'alimentent mutuellement.

Comment s'en prémunir

  • Générer sa propre estimation avant d'être exposé à une ancre externe — dans une négociation, préparer son estimation indépendante avant de connaître l'offre adverse.
  • Considérer explicitement plusieurs ancres opposées — se demander "et si la vraie valeur était à l'opposé de cette ancre ?" pour forcer un ajustement plus large.
  • Prendre conscience de la source de l'ancre : se demander explicitement si le premier chiffre rencontré a une réelle valeur informative, ou s'il est arbitraire (prix affiché par le vendeur, premier chiffre évoqué en réunion...).

Ce qu'il faut retenir

  • L'ancrage fait qu'un jugement se forme par ajustement insuffisant à partir de la première information reçue, même arbitraire.
  • Démontré par Tversky et Kahneman (1974) avec l'expérience de la roue truquée — l'effet persiste même quand l'ancre est connue comme aléatoire.
  • Très exploité en négociation et en marketing (prix barrés, première offre).
  • Se prémunir en formant sa propre estimation avant exposition à une ancre externe.

Pour aller plus loin

  • Tversky, A., & Kahneman, D. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. Science.
  • Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow — synthèse grand public des travaux sur les heuristiques de jugement.
  • Wikipedia — Anchoring (cognitive bias)