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Probabilité conditionnelle et théorème de Bayes

L'idée : mettre à jour ses croyances

La probabilité conditionnelle répond à une question fondamentale : comment la probabilité d'un événement change-t-elle quand on obtient une nouvelle information ?

Exemple intuitif : la probabilité qu'il pleuve aujourd'hui est disons 30 %. Mais si j'apprends que le ciel est couvert, cette probabilité monte. L'information « ciel couvert » a mis à jour ma probabilité. C'est exactement ce que formalise la probabilité conditionnelle — et c'est le cœur du raisonnement en présence d'information partielle, omniprésent en ML, en sécurité (détection), en diagnostic.

La définition

La probabilité de AA sachant BB (c'est-à-dire sachant que BB s'est produit) se note P(AB)P(A \mid B) et se définit par :

P(AB)=P(AB)P(B)P(A \mid B) = \frac{P(A \cap B)}{P(B)}

Lisons la formule : on restreint l'univers à BB (puisqu'on sait que BB est arrivé), et on regarde quelle fraction de ce nouvel univers correspond aussi à AA. Le dénominateur P(B)P(B) « renormalise » : on ne considère plus tout l'univers, mais seulement la partie où BB est vrai.

Exemple avec un dé. Quelle est la probabilité d'avoir un 6, sachant qu'on a obtenu un nombre pair ? L'information « pair » restreint l'univers à {2,4,6}\{2, 4, 6\} (3 possibilités). Parmi elles, une seule est un 6. Donc P(6pair)=1/3P(6 \mid \text{pair}) = 1/3 — bien plus que le 1/61/6 sans information. L'information a changé la probabilité.

Lien avec l'indépendance

On retrouve ici l'indépendance sous un autre angle. Si AA et BB sont indépendants, alors savoir que BB s'est produit ne change rien à la probabilité de AA :

P(AB)=P(A)P(A \mid B) = P(A)

C'est une autre façon de définir l'indépendance, souvent plus parlante : « BB n'apporte aucune information sur AA ». Si au contraire P(AB)P(A)P(A \mid B) \neq P(A), les événements sont dépendants — l'un renseigne sur l'autre.

La règle de multiplication

En réarrangeant la définition, on obtient une formule très utile pour calculer la probabilité que deux événements se produisent ensemble :

P(AB)=P(AB)×P(B)P(A \cap B) = P(A \mid B) \times P(B)

C'est-à-dire : la probabilité que AA et BB arrivent = probabilité que BB arrive, fois probabilité que AA arrive une fois BB acquis. Ça permet de décomposer des situations séquentielles (tirer une carte, puis une autre sans remise : la deuxième dépend de la première).

La formule des probabilités totales

Souvent, on veut la probabilité d'un événement AA qui peut survenir dans plusieurs « scénarios » distincts. Si B1,B2,,BnB_1, B_2, \ldots, B_n sont des scénarios qui partitionnent l'univers (ils couvrent tous les cas et sont incompatibles entre eux), alors :

P(A)=P(AB1)P(B1)+P(AB2)P(B2)++P(ABn)P(Bn)P(A) = P(A \mid B_1)P(B_1) + P(A \mid B_2)P(B_2) + \cdots + P(A \mid B_n)P(B_n)

L'idée : on décompose AA selon les scénarios, on calcule sa probabilité dans chacun, et on pondère par la probabilité de chaque scénario. C'est une somme pondérée.

Exemple concret en sécurité : la probabilité qu'un email soit détecté comme spam dépend de scénarios (email réellement spam, ou légitime). P(deˊtecteˊ)=P(deˊtecteˊspam)P(spam)+P(deˊtecteˊleˊgitime)P(leˊgitime)P(\text{détecté}) = P(\text{détecté} \mid \text{spam})P(\text{spam}) + P(\text{détecté} \mid \text{légitime})P(\text{légitime}). Cette décomposition est la base du calcul suivant.

Le théorème de Bayes

On arrive au résultat le plus important — et l'un des plus puissants de toutes les mathématiques appliquées. Le théorème de Bayes permet d'inverser une probabilité conditionnelle : passer de P(BA)P(B \mid A) à P(AB)P(A \mid B).

P(AB)=P(BA)P(A)P(B)P(A \mid B) = \frac{P(B \mid A) \, P(A)}{P(B)}

Pourquoi c'est révolutionnaire ? Parce qu'on connaît souvent une direction de la conditionnelle mais on veut l'autre. Exemple médical typique : on connaît P(test positifmalade)P(\text{test positif} \mid \text{malade}) (la fiabilité du test, mesurée en labo), mais ce qu'on veut vraiment savoir, c'est P(maladetest positif)P(\text{malade} \mid \text{test positif}) (« je suis positif, suis-je vraiment malade ? »). Bayes fait le pont.

Le vocabulaire bayésien, à connaître :

  • P(A)P(A) est la probabilité a priori (prior) : ce qu'on croit avant l'information.
  • P(AB)P(A \mid B) est la probabilité a posteriori (posterior) : ce qu'on croit après avoir intégré l'information BB.
  • Bayes est donc une machine à mettre à jour ses croyances avec de nouvelles données.

L'exemple qui change la vision : le piège des faux positifs

Voici l'exemple le plus important à comprendre, car il est contre-intuitif et a des conséquences énormes en pratique (tests médicaux, détection d'intrusion, antispam, biométrie).

Supposons une maladie rare touchant 1 personne sur 1000 (P(malade)=0,001P(\text{malade}) = 0,001). Un test la détecte avec une fiabilité de 99 % : il est positif dans 99 % des cas si on est malade, et il n'a que 1 % de faux positifs (positif à tort chez un sain). Tu es testé positif. Quelle est la probabilité que tu sois réellement malade ?

L'intuition dit « 99 % ». C'est faux. Appliquons Bayes. Sur 100 000 personnes :

  • 100 sont malades (1 pour 1000), dont 99 testées positives (99 %).
  • 99 900 sont saines, dont 1 % = 999 testées positives à tort (faux positifs).
  • Total de positifs : 99 + 999 = 1098.
  • Parmi eux, réellement malades : 99.

Donc P(maladepositif)=99/10980,09P(\text{malade} \mid \text{positif}) = 99 / 1098 \approx 0,09, soit environ 9 % seulement ! Malgré un test « fiable à 99 % », un positif n'a que 9 % de chances d'être un vrai malade, parce que la maladie est rare : les faux positifs (sur l'énorme population saine) noient les vrais positifs.

Cette leçon est capitale en sécurité informatique. Un système de détection d'intrusion « fiable à 99 % » qui analyse des millions d'événements légitimes va générer une avalanche de fausses alertes (faux positifs), au point de noyer les vraies. C'est le fléau des SOC (centres de sécurité) : le taux de base des vraies attaques est si faible que même un excellent détecteur produit surtout des faux positifs. Comprendre Bayes, c'est comprendre pourquoi « fiable à 99 % » ne suffit pas quand l'événement recherché est rare.

Applications en informatique et sécurité

Le raisonnement bayésien est partout dans ton domaine :

  • Filtres antispam — Les filtres bayésiens estiment P(spammots du message)P(\text{spam} \mid \text{mots du message}) en apprenant des exemples. Historiquement l'une des premières applications grand public efficaces de Bayes.
  • Classification et ML — Le classifieur « naïf bayésien » repose directement dessus ; plus largement, l'inférence bayésienne est un pan entier du machine learning.
  • Détection d'anomalies / IDS — Évaluer la probabilité qu'un comportement soit malveillant sachant les observations.
  • Cryptanalyse — Certaines attaques estiment la probabilité d'une clé sachant des observations.

Ce qu'il faut retenir

  • La probabilité conditionnelle P(AB)=P(AB)P(B)P(A \mid B) = \dfrac{P(A \cap B)}{P(B)} met à jour la probabilité de AA quand on sait que BB s'est produit (on restreint l'univers à BB).
  • Indépendance vue autrement : P(AB)=P(A)P(A \mid B) = P(A) (savoir BB ne change rien à AA).
  • Règle de multiplication : P(AB)=P(AB)P(B)P(A \cap B) = P(A \mid B)P(B) (utile pour les situations séquentielles).
  • Probabilités totales : décomposer P(A)P(A) selon des scénarios qui partitionnent l'univers (somme pondérée).
  • Théorème de Bayes : P(AB)=P(BA)P(A)P(B)P(A \mid B) = \dfrac{P(B \mid A)P(A)}{P(B)} — inverse la conditionnelle, met à jour un a priori en a posteriori. Machine à réviser ses croyances.
  • Le piège des faux positifs : quand l'événement recherché est rare, même un test « fiable à 99 % » donne surtout des faux positifs — capital pour les tests médicaux ET la détection d'intrusion (fléau des fausses alertes).
  • Applications : antispam bayésien, classification ML, détection d'anomalies, cryptanalyse.